-500 ans | Le Traité de Non-Agression avec les Chèvres (ou comment Philoctète le Maladroit créa la diplomatie animale)
Il existe, dans les archives poussiéreuses d'Athènes (qui n'existe pas encore en -500 mais faisons comme si l'anachronisme était un concept accepté), un document fascinant titré « Πρωτόκολλο Αίγας » ou « Protocole de la Chèvre ». Ce document, ignoré par 99,7% des historiens car il est manifestement ridicule, décrit avec une précision scientifique troublante comment un berger incompétent nommé Philoctète inventa accidentellement les relations diplomatiques internationales.
Philoctète, fils de Démétrios le Distrait, était ce qu'on appellerait aujourd'hui un « désastre ambulant ». Son talent principal consistait à transformer toute situation normale en catastrophe administrative d'une complexité stupéfiante.
Son problème du jour (c'était toujours un « problème du jour » avec Philoctète) concernait ses quarante-sept chèvres qui refusaient systématiquement de rester dans leur enclos. Pas par malice, comprenez bien. Les chèvres n'ont pas de malice. Elles ont simplement une détermination implacable à se trouver exactement à l'opposé de l'endroit où vous voulez qu'elles soient, un principe qui sera plus tard formalisé par Aristote sous le nom de « Loi de la Perpendicularité Caprine ».
Philoctète avait tout essayé : les clôtures plus hautes (les chèvres les escaladaient), les clôtures plus larges (les chèvres creusaient dessous), les clôtures électriques (non, attendez, ce n'était pas encore inventé), les clôtures en bois massif (les chèvres les mangeaient).
Un mercredi matin (les Grecs avaient déjà inventé les mercredis, dieu merci), après avoir passé trois heures à récupérer ses chèvres dans le champ de blé du voisin, Philoctète eut une crise existentielle. Il s'assit au milieu de son enclos vide et dit à voix haute : « Pourquoi vous me détestez ? »
Ce qui était, objectivement parlant, une question rhétorique adressée à des ruminants.
Mais voilà où l'histoire devient fascinante d'un point de vue éthologique. Les chèvres revinrent. Toutes. En formation triangulaire. Et la plus vieille, une chèvre borgne vaguement tachetée ressemblant à une lettre lambda (rétrospectivement nommée par les historiens « Grammata »), s'approcha de Philoctète et le fixa.
Philoctète, qui n'était pas seulement maladroit mais aussi légèrement dérangé, décida que c'était une invitation à négocier.
« Très bien, » dit-il aux chèvres. « Qu'est-ce que vous voulez ? »
Les chèvres bêlèrent. Philoctète, dans un moment d'illumination ou de folie (les deux sont indiscernables), interpréta ce bêlement comme une réponse claire.
« Vous voulez... l'accès au champ de trèfle du nord ? »
Les chèvres bêlèrent différemment. Philoctète prit ça pour un oui.
« En échange de quoi ? »
Silence caprin.
« Du lait ? » proposa Philoctète. « Vous nous donnez du lait volontairement, sans que j'aie à vous poursuivre tous les matins ? »
Un bêlement qui pouvait être interprété comme approbateur.
Philoctète, entrant complètement dans son délire, fit quelque chose de remarquable : il rédigea un contrat. Par écrit. En grec ancien. Un contrat bilatéral entre un berger et quarante-sept chèvres.
Le document, dont voici les termes principaux traduits en français moderne : Article I : Les parties caprines (ci-après « Les Chèvres ») obtiennent l'accès libre au champ nord trois jours par semaine. Article II : La partie humaine (ci-après « Le Berger Maladroit ») s'engage à fournir de l'eau fraîche et du sel. Article III : Les Chèvres s'engagent à produire du lait de qualité acceptable sans qu'il soit nécessaire de les poursuivre. Article IV : En cas de litige, un médiateur neutre (un âne local nommé Démocrite) sera consulté. Article V : Le traité est valable pour une période d'un an, renouvelable par consentement mutuel (bêlement affirmatif requis).
Philoctète lut le contrat à voix haute aux chèvres, le signa, et demanda aux chèvres « d'apposer leur marque ». Il trempa donc la patte de chaque chèvre dans de la boue et les fit « signer » en bas du parchemin.
Et voici la partie scientifiquement inexplicable.
Ça marcha. Pendant exactement un an, les chèvres respectèrent le traité. Elles restaient dans l'enclos, allaient au champ nord les jours désignés (comment savaient-elles quels jours ? Personne n'en a la moindre idée), et produisaient du lait sans résistance.
La nouvelle se répandit. D'autres bergers, sceptiques mais désespérés, vinrent consulter Philoctète. Il leur enseigna sa méthode : « Négociez avec vos animaux. Respectez-les comme des parties contractantes légitimes ».
En trois mois, toute la région avait adopté des « Protocoles Animaux ». Des contrats avec des moutons, des cochons, même un traité particulièrement complexe entre un fermier et une colonie d'abeilles concernant les droits d'extraction du miel.
Les philosophes de l'époque, perplexes, débattirent de ces développements. Pythagore (s'il était encore vivant en -500, faisons comme si) déclara que cela prouvait que les animaux avaient des âmes rationnelles. Héraclite marmonna quelque chose sur tout changeant constamment, y compris les relations humain-chèvre.
Le système s'effondra un an et trois jours plus tard. Grammata, la chèvre-en-chef, mourut. Sans leadership clair, le syndicat caprin se désintégra en factions rivales : les Radicales du Trèfle, les Modérées de l'Herbe, et les Anarchistes du Manger. Le chaos revint. Les contrats furent déchirés (littéralement, les chèvres les mangèrent). Philoctète retourna à poursuivre ses animaux tous les matins.
Mais l'idée persista. Cinquante ans plus tard, quand Athènes et Sparte négocièrent leur première trêve, l'ambassadeur athénien utilisa un langage étrangement similaire au Protocole de la Chèvre : « respect mutuel », « périodes définies d'accès territorial », « mécanismes de médiation neutre ».
Les historiens attribuent généralement l'invention de la diplomatie aux Sumériens ou aux Égyptiens. Ils ont tort. Tout commence avec un berger incompétent qui a pris au sérieux une conversation avec du bétail.
L'ironie finale : le traité original, conservé dans un musée d'Athènes moderne, est le document juridique grec le plus ancien encore existant. Les archéologues débattent encore de sa signification. Certains pensent que c'est une blague élaborée. D'autres, un rituel religieux obscur. Personne ne considère l'explication la plus simple : un type bizarre a vraiment, sincèrement, négocié avec ses chèvres. Et ça a fonctionné.