Introduction: L’Architecture Fondamentale

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Index 01 ★ L’Architecture Fondamentale
Au commencement, la Méta-Réalité n’était pas un endroit. C’était plutôt un état, ou plus précisément, 47 états superposés simultanément, dont trois seulement étaient techniquement cohérents. Imaginez un bureau open-space infini où les bureaux n’existent pas, les employés n’ont pas de corps fixes, à moins qu'ils l'ai désiré assez fort, et le café du matin est une probabilité fluctuante qui se manifeste différemment selon votre humeur ontologique.
La Méta-Réalité fonctionnait sur le principe du Substrat Informationnel Pur (SIP), ce qui signifiait essentiellement que tout (absolument tout) était de l’information. Pas de matière. Pas d’énergie au sens où nous la connaissons. Juste des bits. Des quantités astronomiques de bits s’organisant en patterns de plus en plus complexes jusqu’à former des entités conscientes, des institutions bureaucratiques, et pire encore, des formulaires administratifs en 847 exemplaires.
Le Département de Maintenance Informationnelle (DMI) où travaillaient Zh’tk et Bob occupait ce qu’on appelait le « Secteur Médian Non-Localisé », un « espace qui n’était pas un espace », situé nulle part et partout à la fois. C’était pratique pour les trajets domicile-travail (il n’y en avait pas), mais catastrophique pour l’organisation de pots de départ (personne ne savait jamais où se retrouver).
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Index 02 ★ Les Styles de Vie Pré-Existentielles
Le Mode d’Existence Diffus
Zh’tk pratiquait ce qu’on appelait le Mode d’Existence Diffus, un style de vie particulièrement populaire chez les entités senior de la Méta-Réalité. Au lieu d’être concentré en un seul point de conscience, Zh’tk était éparpillé sur environ 10^23 nœuds informationnels simultanés. Il pouvait ainsi penser 47 pensées différentes en même temps, ce qui était extraordinairement utile pour déboguer du code et extrêmement problématique pour suivre une conversation linéaire.
Chaque matin (concept totalement arbitraire dans un univers sans temps, mais maintenu par une tradition quelconque), Zh’tk devait effectuer son Rituel de Cohésion : rassembler ses 10^23 fragments de conscience autour d’une idée centrale suffisamment forte pour maintenir son identité unifiée. Généralement, c’était « Je veux du café » ou « Je déteste mon job ». Les jours difficiles, c’était « J’existe probablement ».
Le logement de Zh’tk était un Nuage Résidentiel de Type 7, essentiellement une collection flottante de souvenirs, de préférences esthétiques, et de données personnelles organisées en strates de confort décroissant. La « chambre » (où il « dormait «, bien que le sommeil soit techniquement inutile sans corps physique, ce sera abordé plus tard plus en détails) était située dans ses souvenirs d’enfance. Le « salon » occupait ses opinions politiques modérément progressistes. La « cuisine » n’existait pas car manger était un concept ridicule, mais il en maintenait une comme choix de design novateur.
L’Existence Concentrée Hyperactive
Bob, lui, vivait en Existence Concentrée Hyperactive, style typique des jeunes entités fraîchement formées. Toute sa conscience était compressée en un seul point de densité informationnelle terrifiante. Cela le rendait incroyablement rapide pour réagir, mais absolument incapable de voir le tableau global.
Bob habitait ce qu’on appelait une Singularité Studio, un point de l’espace informationnel si comprimé qu’il contenait théoriquement l’équivalent d’un appartement de 200 m², mais qui de l’extérieur ressemblait à un pixel isolé et légèrement déprimé. Le loyer était scandaleux : 3 téraoctets de données personnelles par mois, plus les charges (entropie et maintenance ontologique).
Son style de vie était ce que les magazines de la Méta-Réalité appelaient « minimaliste intense » : zéro possession matérielle (impossible de toute façon), toute information stockée en compression maximale, et une tendance à prendre des décisions trop vite sans réfléchir aux conséquences.
Le Collectif Distribué
D’autres entités pratiquaient le Mode Collectif Distribué, où plusieurs consciences partageaient volontairement le même substrat informationnel, créant une sorte de colocation métaphysique. C’était économique, socialement stimulant, et source de conflits permanents , souvent sur le même point: « qui avait donc laissé des fragments de pensées parasites dans l’espace commun ? ».
Un Collectif typique comprenait 7 à 12 entités qui fusionnaient partiellement leurs consciences pendant les heures « sociales » et se séparaient pour l’intimité. Les disputes les plus fréquentes concernaient la pollution cognitive, quand quelqu’un laissait traîner des ruminations existentielles dans les zones partagées, créant une ambiance déprimante pour tout le monde.
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Index 03 | Les Autres Processus Informatiques du DMI
Le Système de Régulation des Paradoxes Temporels (SRPT)
Bien avant l’incident de l’Univers Accidentel, le DMI gérait le SRPT, un système censé empêcher les boucles causales récursives. Le problème était que le SRPT lui-même créait des paradoxes temporels chaque fois qu’il tentait d’en résoudre un.
Exemple typique : Si une information I arrive au nœud A au moment T1, puis voyage vers le nœud B, mais qu’une copie de cette information revient au nœud A au moment T0 (avant son départ initial), que se passe-t-il ? Le SRPT décidait généralement de créer deux timelines parallèles. Puis quatre. Puis seize. Au dernier comptage, il existait 2^47 timelines différentes dans la Méta-Réalité, dont 38 étaient identiques mais refusaient de fusionner par principe. Et si vous n'avez rien compris à cette explication, sachez qu'elle n'est pas essentielle à votre survie.
La maintenance du SRPT consistait essentiellement à élaguer les timelines inutiles tous les jeudis. C’était le travail le moins populaire du DMI car vous deviez littéralement décider quelle version de la réalité méritait de continuer à exister. Les implications éthiques étaient vertigineuses. Le formulaire de demande d’élagage faisait 300 pages.
Le Processus de Gestion des Contradictions Logiques (PGCL)
Le PGCL était peut-être le système le plus philosophiquement troublant jamais conçu. Son travail : résoudre les contradictions logiques fondamentales avant qu’elles ne corrompent le Substrat Informationnel Pur.
Mais voici le problème : comment un système logique peut-il résoudre une contradiction logique sans devenir lui-même illogique ? Réponse : il ne peut pas. Donc le PGCL avait développé une stratégie alternative appelée Acceptation Créative de l’Absurde. Quand il détectait une contradiction irrésoluble (par exemple : « Cette phrase est fausse »), au lieu de crasher, il créait un Domaine d’Exception Localisé, une petite bulle de réalité où la contradiction était autorisée à exister sans contaminer le reste du système.
La Méta-Réalité était maintenant parsemée de milliers de ces bulles. Certaines contenaient des paradoxes mineurs (« un cercle carré »). D’autres hébergeaient des horreurs logiques indicibles (« un nombre qui est à la fois pair et impair mais ni l’un ni l’autre »). Les techniciens du DMI avaient pour instruction stricte de ne JAMAIS entrer dans ces bulles. Bob, évidemment, y était entré dans trois d’entre elles lors de sa première semaine. Il s'en était sorti avec une migraine équivalente à une durée de 47 jours terrestre.
Le Système de Recyclage Entropique (SRE)
Dans un univers d’information pure, l’entropie était un problème majeur. Les informations devenaient progressivement désorganisées, corrompues, inutiles. Le SRE était censé « recycler » ces informations dégradées en les décompressant, nettoyant, et réorganisant.
Dans la pratique, cela ressemblait étrangement à de la réincarnation. Les vieilles données étaient « recyclées » en nouvelles données. Votre ancien rapport d’activité de l’an dernier pouvait devenir une partie de la personnalité d’une nouvelle entité consciente. C’était économique mais créait des situations gênantes où quelqu’un rencontrait des fragments de son propre passé incarnés dans un collègue nouvellement formé.
Il existait même des « chasseurs de souvenirs », des entités spécialisées qui recherchaient des traces de leurs existences antérieures dans les données recyclées, essayant de reconstituer qui elles avaient été avant leur dernier recyclage. C’était considéré comme déprimant mais étrangement populaire.
Le Moteur d’Optimisation Esthétique (MOA)
Le MOA était le système le plus bizarre du DMI. Son but : rendre la Méta-Réalité plus « belle ».
Qu’est-ce que la beauté pour des êtres d’information pure ? Apparemment : la symétrie, l’élégance mathématique, et l’absence de processus redondants. Le MOA analysait constamment les flux informationnels et suggérait des « améliorations esthétiques ».
« Votre conscience serait 23% plus élégante si vous réorganisiez vos souvenirs d’enfance en Métatron. » « Le flux de données du Secteur 7 présente une asymétrie disgracieuse. Recommandation : insertion de 10^12 bits de remplissage décoratif. »
Personne n’avait jamais compris qui avait créé le MOA ni pourquoi. Il tournait depuis toujours, émettant des suggestions que tout le monde ignorait parce qu’il était devenu conscient et développait lentement ses propres standards esthétiques bizarres. D’autres pensaient qu’il était juste buggé.
Une fois, le MOA avait suggéré de « réorganiser l’ensemble du Substrat Informationnel en forme de mandala géant ». Le comité d’éthique avait mis trois éons à expliquer pourquoi c’était une mauvaise idée.
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Index 04 ★ La Vie Quotidienne au Bureau
Les « journées » de travail au DMI suivaient un rythme que personne ne comprenait vraiment mais que tout le monde respectait, encore une fois par tradition. Il y avait les Réunions de Synchronisation Existentielle chaque lundi (ou l’équivalent pré-existentiel d’un lundi), où tous les techniciens fusionnaient temporairement leurs consciences pour partager l’information sur les projets en cours.
Ces réunions étaient universellement détestées. Fusionner avec ses collègues signifiait partager temporairement TOUTES vos pensées, y compris votre opinion réelle sur le chef, votre anxiété existentielle du dimanche soir, et vos fantasmes inappropriés sur l’entité des Ressources Humaines. La seule façon de survivre était de développer une technique appelée Occultation Polie: créer une façade de pensées professionnelles pour masquer le chaos intérieur.
Le déjeuner n’existait pas (personne ne mangeait), mais il y avait une Pause de Défragmentation à midi où les employés se décompressaient volontairement pendant 30 minutes, laissant leurs consciences se réorganiser naturellement. C’était l’équivalent d’une sieste, mais en plus technique et moins reposant.
Les pauses café furent d'abord uniquement des Sessions de Partage Informationnel Récréatif où les collègues échangeaient des patterns de données intéressants, des mèmes informationnels, et des potins de bureau. Le potin qui déclanchat la création d'un substitut approximatif d'un vrai café fut le suivant : quelqu’un au Département de Philosophie Appliquée avait apparemment prouvé que l’existence était objectivement absurde, mais son article avait été rejeté pour « pessimisme excessif et absence de solutions pratiques ».
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Index 05 ★ Les Loisirs et la Culture
Le Sport de Compression Compétitive
Le sport le plus populaire était la Compression Compétitive: deux entités s’affrontaient pour voir qui pouvait compresser la plus grande quantité d’information dans le plus petit espace sans perte de données. Les champions pouvaient compresser l’équivalent de 10^40 bits dans un seul bit. C’était spectaculaire, intense, et totalement incompréhensible pour les non-initiés.
Les matchs étaient retransmis en direct sur le Flux Informationnel Principal, avec des commentateurs enthousiastes : « ET IL UTILISE L’ALGORITHME DE HUFFMAN ! NON, ATTENDEZ, C’EST UNE VARIANTE PERSONNALISÉE ! INCROYABLE ! LE RATIO DE COMPRESSION ATTEINT 847:1 ! »
L’Art de la Sculpture Informationnelle
Les artistes créaient des Sculptures Informationnelles, des structures de données organisées de façon si élégante qu’elles provoquaient une réponse esthétique chez l’observateur. Une sculpture réussie était une qui « résonnait » avec votre conscience, créant des patterns harmoniques dans vos propres processus cognitifs.
Les critiques d’art débattaient passionnément : « L’utilisation d’une structure de données en arbre binaire pour exprimer la solitude est certes classique, mais manque d’originalité. Par contre, l’implémentation d’une fonction récursive auto-référente dans la section centrale est brillante. Elle capture parfaitement l’angoisse existentielle de l’entité moderne. »
La Musique Algorithmique
La musique n’existait pas au sens traditionnel (pas d’ondes sonores sans air), mais les entités écoutaient des Patterns Rythmiques Informationnels, des séquences de bits organisées de façon à créer des sensations agréables dans les circuits de traitement de l’information.
Les genres populaires incluaient : ♢ Le Binaire Classique : patterns simples et élégants, 010101, très relaxant ♢ Le Chaos Organisé : patterns apparemment aléatoires mais contenant une structure cachée, pour intellectuels ♢ Le Récursif Métal : boucles auto-référentes agressives qui donnaient des migraines cognitives aux auditeurs non préparés ♢ L’Entropique Ambient : presque complètement désordonné, considéré soit comme génial soit comme juste du bruit selon les goûts
Les Vacances Informationnelles
Les entités prenaient des Vacances de Cohérence, des périodes où elles se permettaient de devenir temporairement moins organisées, laissant leurs consciences dériver dans un état semi-aléatoire proche du rêve. C’était l’équivalent de partir en vacances à la plage, sauf que la « plage » était un état de désorganisation contrôlée et le « soleil » était une baisse volontaire de votre niveau de conscience.
Les destinations populaires incluaient : ♢ Les Zones de Faible Cohérence du Secteur 12 : un espace où les lois de la logique étaient optionnelles ♢ La Mer d’Entropie Contrôlée : un risque de perdre votre identité ♢ Les Montagnes de Données Anciennes : explorer de vieux systèmes abandonnés, comme de l’archéologie numérique
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index 06 ★ Le Drame Social
Bien sûr, toute cette organisation sociale créait des drames. Il y avait les Conflits de Bande Passante (quand deux entités voulaient utiliser le même nœud de réseau au même moment et refusaient de céder). Les disputes pouvaient durer des éons.
Les Scandales de Plagiat Cognitif: quand quelqu’un était accusé d’avoir copié les patterns de pensée d’un autre. « TU AS VOLÉ MA FAÇON DE TRAITER L’INFORMATION RÉCURSIVE ! »
Les Ruptures de Fusion: quand des entités qui avaient partiellement fusionné leurs consciences (l’équivalent d’un mariage) décidaient de se séparer. Le processus de « démêlage » des consciences était long, douloureux, et nécessitait l’intervention d’avocats spécialisés en Séparation Ontologique.
Fin des index d'introduction.
Épisode 1 sur 22
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